Graines de culture.

Un rayon de soleil traverse le carreau de la fenêtre et caresse mon iris, mais je suis « à côté » de ce rayon de soleil, c’est à dire que ma relation consciente à ce rayon de soleil est décalée de ce qu’il s’est réellement passé, je crois être dans la vérité de cet instant alors que je suis dans sa trace seulement, et la trace c’est encore de l’illusion, je suis incapable de la saisir puisque elle n’est rien, c’est à dire qu’à l’instant où ce rayon de soleil entrait dans mon iris, je ne savais déjà plus ce que c’était.

Mais je crois le savoir, et plus j’y crois, plus je suis persuadé de le savoir, et plus j’y pense, plus je suis persuadé de pouvoir en parler. Il me faut absolument en parler parce que la seule façon pour moi de me souvenir que j’ai vécu quelque chose avec ce rayon de lumière, c’est d’en parler, de plus en plus. T’en parler c’est m’en parler, or si je veux penser, dire, la « vérité » de cet instant de lumière, je suis obligé de reconnaître qu’il ne m’en reste rien. Il ne m’en reste rien parce qu’à l’instant même où ça s’est produit, je n’étais pas là… j’étais ailleurs, dans mes pensées. Si ça m’a interpellé, c’est juste parce que quelques poussières sont venues perturber mes pensées et je me suis dit : « tiens, regarde, il se passe quelque chose ». En fait, c’était déjà fini.

Cette révolte contre « l’éphémérité », ce refus d’insécurité, ce déni de la nature fugitive du monde, produisent en moi, en nous, cette instinct de la culture, cette pulsion de l’enregistrement, cette force de la transmission.

Être dans le vrai, c’est comme être dans le vide, la vérité ne remplit rien, ce qui remplit l’espace c’est le mensonge. Or, la vérité, si elle ne peut se superposer au mensonge, sait l’annuler. La vérité, c’est le « rien » et c’est parce qu’il est si difficile d’affronter ce « rien » que nous construisons du mensonge.

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Une question

Chacun, objet ou organisme, devient un prochain, un intime, parce qu’il ne se situe pas au dehors de moi, mais bien sous ma peau, agissant, collaborant sans que je sois capable de le savoir précisément à chacun de mes pas.

Atteindre spirituellement la vérité de la relation à l’objet est une démarche profonde et subtile.

Cette question-là, nous ne voulons pas nous la poser, si bien que nous passons à côté des vraies réponses.

Mais en quoi la souffrance pourrait être juste selon toi ?

La souffrance est à sa juste place dans la vie, le monde nous touche, et nous touchons le monde, il nous touche avec tout ce qu’il est, nous répondons avec tout ce que nous sommes. Ainsi, le monde peut changer de forme chaque matin, et parce que nous sommes liés par une chaîne d’actions, nous changeons chaque matin avec le monde.

Darwin aurait sûrement dit : comme la fonction crée l’organe, il est important pour la fonction qu’elle en ressente la nécessité. La joie et la souffrance sont une même nécessité, ainsi que tout notre arsenal de communication, d’interdépendance, de sensibilité. Nous sommes le monde, la fourmi est le monde, si la fourmi souffre, le monde souffre avec elle, si le monde souffre, l’homme souffre avec lui et par là souffre aussi avec la fourmi.

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Seule est douleur une douleur subie.

Les douleurs qu’un homme s’impose, et qui lui sont des travaux et des essais, perdent du même coup leur horreur et leur venin.

L’homme qui sait s’imposer des douleurs sait imposer des limites à celles qu’il subit, en prendre possession ou se dégager d’elles.

Quant à celui qui, par grâce d’amour, assume les douleurs des autres, il abolit toutes les siennes, efface ses péchés (fautes?), établit son cœur travaillé dans une joie grave et durable.

Innocence

J’étais en train de nettoyer les cages des lions, nous tirions les excréments avec des raclettes métalliques à long manche. Ce jour-là, je remplissais cette tâche seul. Un gros mâle me regardait intensément, les yeux remplis d’un sommeil fraîchement consommé. Il était couché et accompagnait chacun de mes gestes d’un mouvement de sa tête en faisant flotter sa crinière. Je crois bien que mes pensées s’étaient arrêtées. J’étais hypnotisé par le regard curieux de l’animal. Ce fut comme si je l’entendais en moi. Il me parlait. Sa voix était grave et douce. Elle me mit irrationnellement en confiance. J’étais à cinquante centimètres des barreaux qui nous séparaient et je ne bougeais plus, écoutant la voix qui me disait : « Viens, n’aie pas peur, approche ! ». J’avais fermé les yeux, machinalement, sans réfléchir, juste pour mieux me fondre dans la voix. Il s’était levé silencieusement et se tenait le nez contre les barreaux. « Tu ne risques rien, touche moi. ». J’en étais convaincu. Quelque chose en moi du domaine de l’instinct me l’assurait. J’étendis la main et la passai entre deux barres d’acier. Il se tourna pour mettre toute la longueur de son corps contre la paroi, comme pour s’abandonner à mes caresses. L’émotion tira l’eau de mes yeux pendant que ma main continuait son chemin de tendresse vers sa crinière. Il râlait de plaisir comme le font les chats. Se pouvait-il qu’il passe d’un instant de communion à l’instant qui le ferait tueur ? Une force m’empêcha d’y songer en ce moment précis. J’ai fini par passer les deux bras dans sa cage et prendre sa tête toute entière entre mes mains. Il a fermé ses yeux comme un enfant qui s’endort dans les bras de sa mère. Et c’est là que je fus surpris par le responsable des employés. Je reçus alors une belle engueulade aux accents chantants de la Provence. Le jour même, le directeur appela ma mère. Il lui développa avec le plus grand ménagement dont il était capable l’inconscience dont je faisais preuve. En conséquence, il ne pouvait plus me conserver dans ma fonction.

Un pas sur place

L’homme a planté un drapeau sur la lune, comme le spermatozoïde pénètre l’ovule. Le petit pas pour l’homme, le grand bond pour l’humanité, toujours le même pas infiniment répété, fait de volonté de conquête, Le même pas, celui de la biologie, le plus vieux des pas, le pas premier qu’on veut faire passer pour un pas en avant. Le pas qui tourne sur lui-même celui qui creuse son trou. On ne peut pas partager un instant, on ne peut pas partager un rayon de lumière, sinon dans le regard. La seule chose qu’on peut partager, c’est le regard et non l’objet sur lequel on pose le regard.

78

Tu es libre de choisir entre telle chaîne d’actions et telle autre, rivées à telle fin, et même entre une fin et une autre fin.

Ce qui ne t’empêche pas d’être enchaîné et fini.

Libre est celui qui s’est défait de toute fin.

Qui agit comme n’agissant pas.

Qui a pour fin la perfection du faire.

L’acte de celui-là fend le monde comme un éclair de toute puis